« Célébrer les forces créatrices de la langue française »

Genève - L’artiste française Fabienne Verdier expose 8 tableaux originaux au musée Voltaire de la Bibliothèque de Genève. Ces œuvres ont été réalisées en collaboration avec le linguiste français Alain Rey, pour les 50 ans du dictionnaire le Petit Robert. Sous-titrée « La République des dictionnaires (de Voltaire à Alain Rey) », l’exposition est placée sous le Haut Patronage de l’Ambassadrice de France en Suisse.

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Quelle démarche vous a amené à collaborer avec les Edition Le Robert pour les 50 ans du dictionnaire ?

Au départ, lorsque les éditions Le Robert m’ont contactée, j’ai eu du mal à accepter un tel défi. J’ai longtemps refusé, estimant ne pas être à la hauteur d’une telle entreprise.
Jusqu’au jour où Alain Rey est venu en personne frapper à la porte de mon atelier. Il m’a dit : « Alors Fabienne, vous ne voulez pas travailler avec moi ? ». J’ai été tellement touchée par cette rencontre et l’intelligence vive de cet homme toujours très joyeux et ouvert d’esprit, que j’ai accepté de me lancer.
J’avais pourtant encore essayé d’esquiver en prétextant que j’avais trop de respect pour le Robert, qu’on surnomme « le Petit gris » précisément parce qu’il n’avait pas d’illustration.
J’avais opposé à Alain Rey que peut-être je n’étais pas le bon peintre car j’avais une manière de travailler particulière, à partir de carnets et que je prenais du plaisir à trouver de mystérieuses correspondances entre les savoirs. Il a eu un sourire au coin du cœur en me disant : « Fabienne, ce dictionnaire du Petit Robert est né dans les années 60 avec la pensée analogique, avec une ouverture sur l’imaginaire. » Effectivement, j’ai rapidement constaté que nous pensions de la même manière.

N’y aurait-il pas cependant antagonisme entre un dictionnaire qui assène et une œuvre d’art qui ouvre ?

Quand Alain Rey est venu dans mon atelier, il m’a dit : « j’ai travaillé toute ma vie sur des définitions objectives, mais ça ne suffit pas, il faut ouvrir ». Il avait l’intuition qu’il fallait un voyage poétique au cœur de l’abstraction. Pour Alain Rey, s’il n’y a pas besoin d’illustrations dans le dictionnaire, la poésie et la peinture abstraite peuvent enrichir la lecture.
Au final, avec ce dictionnaire et ces tableaux, c’est un objet hybride que Le Robert a voulu créer. Le rêve d’Alain Rey était de créer une exposition d’œuvres d’art portative.
J’ai fait ce voyage en choisissant des mots et ma mission était de célébrer les forces créatrices de la langue française et du langage, de montrer que ce petit dictionnaire est un trésor précieux pour le monde. Que les mots ne sont pas qu’un squelette mort qui peut paraître fixe à travers une expérience typographique.

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Comment avez-vous travaillé avec Alain Rey pour réaliser ce dictionnaire et cet ouvrage Polyphonies  ?

Ça fait presque trois ans que nous échangeons sur cette énergie vibratoire des mots. Ces définitions et ces mots sont des lignes un peu comme des lignes musicales. Les mots sont des accumulateurs d’énergie. Ce sont comme des forces saisies au vol.
D’abord, j’ai fait un inventaire, résultat de 40 ans de vie contemplative, à partir de mots-forces : arborescence, tectonique, etc. Ces idées et ces mots possèdent une force de la nature, ces forces qui créent des formes. Très vite je me suis rendue compte qu’un mot ne suffisait pas à mettre la pensée en mouvement, à créer cette revitalisation poétique dans le dictionnaire.
Mais si j’assemblais deux mots, alors un arc de tension se créait et ça ouvrait un nouvel imaginaire. Alain Rey a été très touché et heureux car selon lui, dès que l’on accouple deux mots, c’est le début du langage.

Comment le lecteur va-t-il accueillir cette révolution dans un dictionnaire réputé austère ?

JPEGJ’ai demandé à toutes les équipes du Robert de ne pas toucher à ce Petit gris. Les tableaux viennent simplement s’intercaler.
Il y a eu, évidemment, une volonté de déstabiliser le lecteur en lui présentant sur une page un couple de mots sous forme d’anagramme, en grosses lettres détachées. J’ai voulu montrer qu’il y avait une force vive, que le mot est un organisme vivant qui peut surprendre. Le lecteur est d’abord déstabilisée et se perd dans ce jeu des lettres puis il découvre ces deux mots écrits juste en bas de page, en petit. Il ouvre ensuite le polyptyque et commence à vivre l’expérience du pictural pur.
Ensuite, on ferme le polyptyque et au dos du polyptyque, Alain Rey a créé des textes extraordinaires pour lesquels il s’est libéré de la pensée objective, il a écrit comme des Haïku pour aider à rentrer dans la pensée abstraite. Chaque mot qu’il utilise, en tant que savant des mots, a une origine de sens qui crée des émotions extrêmement singulières.
Au final, il y a une vraie rencontre, un vrai jeu entre le langage des mots et le langage de la pensée abstraite grâce à la musique des courts textes d’Alain Rey.

Vous avez filmé et enregistré votre processus de création. Quel est le principe ?

J’ai voulu enregistrer avec des caméras sous ma table et des micros dans mes pinceaux pour capter comment les mots vivent, sur la vie en mouvement de ces instantanés mentaux que sont les mots. J’ai exploré avec mon pinceau qui fouille dans l’espace et qui cherche la matrice essentielle de la forme, à savoir comment vivent ces mots dans l’esprit humain.
J’avais été très intéressée de voir comment dans les années 50, Pollock avait été filmé par Hans Namuth avec une plaque de verre. Le film de Clouzot sur Picasso m’a aussi beaucoup marqué. J’ai voulu mener une expérience filmique différente. J’ai insisté pour disparaître derrière ce travail. Le peintre n’est cette fois plus visible devant la caméra. On voulait juste faire vivre ce pinceau qui chuchote et qui cherche les formes dans l’espace. Dans ce laboratoire et cette captation, d’une expression vitaliste, j’ai l’impression d’apporter un complément de sens. Je me suis rendue compte que même avec un tableau, même avec un carnet d’atelier, il fallait que j’aille plus loin dans la pensée en mouvement. Pour la définition du mot arborescence par exemple, il fallait que j’essaie d’apporter en tant que peintre ces mouvements incessants de la poussée végétale, cette sève qui pousse et qui monte et qui créé l’arborescence.
Nous allons présenter cette installation, au musée Voltaire pour la première fois. Le visiteur sera immergé avec quatre écrans dans cette expérience du langage autour d’une dizaine de couples de mots.

Vous invoquez souvent Voltaire ?

Je suis très touchée que ce soit lié à Voltaire car j’ai relu ses écrits et il dit que la nature en sait plus que n’importe quel discours et que pour nous élever, nous devons descendre vers nous-même. C’est ce que j’ai tenté de faire en tentant d’écouter comment l’expérience des mots résonne en nous.
Voltaire dit encore : « Dans les plis du cerveau, la mémoire habitante Y peint de la nature une image vivante ». C’est ce que j’ai essayé de faire.
Voltaire , qui avait inventé un Dictionnaire philosophique portatif, a vécu 5 ans aux Délices, de 1755 à 1760. Le directeur de la bibliothèque de Genève aimerait refaire découvrir ce lieu emblématique où Voltaire a notamment écrit Candide. Alexandre Vanautgaerden, qui est aussi le commissaire de l’exposition, souhaite montrer le laboratoire d’une pensée en mouvement chez Voltaire en présentant notamment ses manuscrits. Je suis très heureuse de participer à cette exposition sur le dynamisme du langage.

Fabienne Verdier et Alain Rey seront tous deux présents lors du vernissage de l’exposition, le 2 novembre à 18h.
Exposition du 3 novembre 2017 au 10 décembre 2017
Bibliothèque de Genève, Musée Voltaire
Et aussi, à la Galerie Alice PAULI, où a lieu l’exposition Fabienne Verdier, Vide Vibration

publié le 02/11/2017

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