Jean-François Peyret : « Ce spectacle se construit comme le monstre de Mary Shelley »

#lanuitdesidées - Le théâtre Vidy-Lausanne a programmé le spectacle La Fabrique des monstres ou Démesure pour mesure du metteur en scène français Jean-François Peyret. Une variation autour du travail d’écriture de Mary Shelley et son Frankenstein.

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Pouvez-vous nous présenter le concept de ce spectacle évolutif ?

Attention, il est évolutif jusqu’au moment où il sera fixé pour la présentation au public. Il ne s’agit pas d’une performance. Mais il est effectivement construit de manière particulière. Depuis plusieurs semaines, plutôt que suivre une partition posée, nous travaillons en plateau avec les comédiens.
Nous sommes partis de l’écriture du livre, telle que Mary Shelley la raconte. Une nuit de 1816, alors que la tempête gronde sur la Lac Léman, Mary Shelley est bloquée dans une villa à Genève, en compagnie de quelques personnalités, dont le poète Byron. Pour tromper l’ennui, Lord Byron propose à chaque personne présente de composer et raconter une histoire à se faire peur. Mary Shelley a persévéré au point d’écrire son roman et de le publier. Elle-même se demandera comment une jeune fille de 19 ans a pu écrire une telle histoire.
Nous avons transposé cette situation en imaginant nos quatre comédiens prisonniers du théâtre. Ils décident alors de se raconter des histoires…

… des histoires à se faire peur ?

Ils essayent déjà de se souvenir ensemble du roman. S’amorce ainsi une interrogation autour de la mémoire du comédien. Le comédien a une mémoire mécanique aguerrie pour apprendre un texte, mais là, on interroge plutôt sa mémoire involontaire.
L’élément constructif tient à cela : à partir d’une remémoration, le spectacle émerge des cerveaux singuliers des comédiens sur le plateau.

A cette trame s’ajoutent les contraintes environnementales ?

Effectivement, la proposition scénographique est une détermination importante. La pièce se passe dans des boîtes noires qui bougent et évoluent.
Vient ensuite une proposition musicale originale autour d’une machine qui « produirait une musique qui aurait échappé à son créateur ». Avec le compositeur et les acteurs, nous nous interrogeons sur ce qu’il adviendrait si l’on ne pouvait plus maîtriser les algorithmes de la machine…

Le spectateur peut-il s’y retrouver ?

A partir de ces éléments, nous avons construit une forme. Est-t-elle monstrueuse ? Mary Shelley disait justement qu’on ne construit pas à partir du vide, mais à partir du chaos. Ce spectacle se construit de bric et de broc, à partir d’éléments divers, comme le monstre de Mary Shelley. Il y a quelque chose du registre gothique.
Ce qui m’intéresse, c’est de faire travailler le cerveau du spectateur de manière un peu inattendue, mais pas trop douloureuse. J’aimerais faire appel aux « ressources inusitées du cerveau » ; le mot n’est pas de moi, mais du mari de Mary Shelley !

Qu’est-ce qui a déclenché votre envie de monter ce spectacle ?

Il y a eu la proposition de Vincent Baudriller, directeur du théâtre de Vidy-Lausanne confronté à une préoccupation centrale du théâtre que je pratique : l’artificialisation du vivant.
En relisant ce livre, j’ai fait une nouvelle rencontre de Mary Shelley. Je ne me souvenais pas de l’essentiel. je suis retombé sur des questions très intéressantes, autour de l’apprentissage des machines, de la créature manufacturée, du cerveau, mais aussi de cette idée que Frankenstein doit tout réapprendre. C’est une interrogation autour du cerveau du Sapiens. Le cerveau est sans doute le personnage principal de mon spectacle.
Il y a aussi une véritable interrogation autour de la responsabilité du savant. Dans le roman, le savant abandonne immédiatement sa créature, il n’assume pas sa responsabilité. Il a créé la vie, sans réfléchir. Il y a là une question posée à la science. Il faut, pour le meilleur et pour le pire, interroger la science.
Dans mon travail, je m’expose souvent à la science. Nous sommes embarqués dans une ère scientifique, qui oblige tout le monde à réagir. Je parle du réactif, au sens chimique. Et le théâtre n’est pas un medium passif.

Sur scène, se retrouveront quatre comédiens : Jeanne Balibar et Jacques Bonnaffé, et deux jeunes artistes, l’auteur et acteur lausannois Joël Maillard et Victor Lenoble.
Après la représentation, Jean-François Peyret retrouvera, avec les comédiens Jeanne Balibar et Jacques Bonnaffé, le professeur Jacques Dubochet, prix Nobel de chimie 2017, pour un débat sur les relations entre art et science contemporaine. Quel dialogue, échange ou controverse l’art et la science peuvent-ils entretenir ?
Toutes les informations sur la pièce en ligne, sur le site du théâtre de Vidy-Lausanne.

publié le 26/01/2018

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